mardi, août 16, 2011

Extrait

Allyn n'était pas la première des collègues que j'avais rencontrée, mais elle était la plus emblématique. Petite et enrobée, le visage rond, le nez épaté, elle m'avait immédiatement fait penser à une truie à lunettes. J'avais désespérément essayé de chasser cette image de mon esprit, sans succès. La culpabilité qui s'ensuivit m'avait fait lui porter quelques attentions particulières qui l'avaient convaincue de notre amitié. Je ne détestais pas Allyn. Du moins, pas au début. Elle aimait me parler en français, comme le font les Américains qui l'ont un peu étudié durant leurs années de "College". Elle avait même vécu en France pendant un an et se targuait de connaître l'art culinaire français, en plus de la littérature et de l'art cinématographique, dont le point culminant, selon elle, était le Molière de Romain Duris. Je me suis longtemps demandé pourquoi ce film l'obsédait autant, mais la réalité est des plus simples. Les Américains raffolent des comédies gentillettes leur parlant d'une France aux moeurs convenables. Allyn était une Américaine puritaine qui se confortait dans l'idée d'une France qui aurait arrêté son évolution dans les années 50. Celle de Piaf, des bérets et des baguettes. Celle sans Bardot, sans Gainsbourg et sans pavé. Une France que je n'avais jamais connue que dans l'imaginaire Américain et les récits de jeunesse de ma grand-mère. Peu importe, me direz-vous avec raison. Ce qui me gênait vraiment chez Allyn, c'était sa conscience professionnelle à outrance, cette envie d'être la parfaite "team player", à tout moment, sans répit, avec un positivisme insupportable. Célibataire de 34 ans, sans vie affective ni vie privée (sauf si on compte l'Eglise, les repas avec des mères d'élèves et les ateliers crochet), Allyn vivait par et pour son travail. Ses 250 baklavas faits main pour la fête du lycée me faisaient passer pour une feignasse. Elle était la bonne élève parmi les profs, celle qui sacrifiait tout sur l'autel du Bien Suprême, celle qui ne disait jamais non. Sa tête de truie m'apparaissait parfois en rêve, tantôt se gonflant comme un ballon, tantôt se changeant en monstre à deux têtes dont les yeux vides déversaient des serpents venimeux qui me réveillaient en sursaut.

Aucun commentaire: